Demandez à dix artisans du bâtiment à partir de quelle température on arrête un chantier. Vous aurez dix réponses. 35°C, 38, « quand les gars n'en peuvent plus ». Toutes fausses. Il n'y a jamais eu de température légale d'arrêt, et depuis un an, le thermomètre a carrément été débranché du dispositif.

Le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 est entré en vigueur le 1er juillet 2025. Cet été est donc le premier qu'il traverse d'un bout à l'autre. Son principe tient en une phrase : ce qui déclenche vos obligations, ce n'est plus ce que vous ressentez sur le chantier, c'est la couleur du département sur la carte de Météo-France ce matin-là.

Le glissement paraît technique. Il ne l'est pas. Il veut dire que deux chantiers séparés par une départementale peuvent relever de deux régimes différents le même jour. Il veut dire que le chef d'équipe n'a plus rien à arbitrer au feeling. Et surtout, il veut dire que la question n'est plus « est-ce qu'il fait trop chaud » mais « qu'est-ce qui était prévu, et où c'est écrit ».

La grille, en clair

Ce qui bascule à chaque couleur

Jauneça commence ici
Beaucoup croient qu'on ne fait rien tant qu'il n'y a pas « canicule ». Faux. Dès le jaune : 3 litres d'eau potable et fraîche par jour et par travailleur sur les chantiers sans eau courante, information des équipes, surveillance des signes de coup de chaleur.
Orangeça se durcit
Les horaires doivent bouger — démarrage plus tôt, pauses rallongées. Il faut des zones d'ombre ou de fraîcheur, et les tâches les plus physiques se réorganisent. Ce n'est plus une recommandation de bon sens : c'est opposable.
Rougela décision
L'employeur évalue en continu et suspend l'activité s'il ne peut plus garantir la sécurité. Le BTP peut alors basculer sur le régime du chômage intempéries. Personne d'autre ne prendra cette décision à votre place.

Le vrai sujet

Trois phrases qu'on lit dans les DUERP, et qui ne protègent personne

On voit passer beaucoup de documents uniques. Sur le risque chaleur, les mêmes formules reviennent. Elles ont toutes le même défaut : elles décrivent une intention, pas une procédure.

« Prévoir de l'eau en quantité suffisante. » Suffisante pour qui, combien, à partir de quand ? La règle dit 3 litres par personne et par jour. Un chiffre est vérifiable. « Suffisante » ne l'est pas.
« Adapter les horaires en cas de forte chaleur. » « Forte chaleur » n'existe pas dans le dispositif. Le déclencheur, c'est la vigilance orange. Tant que la phrase ne nomme pas la couleur, elle ne se rattache à rien.
« Sensibiliser le personnel aux risques liés à la chaleur. » Sensibiliser, c'est bien. Mais qui consulte la carte, à quelle heure, et qui appelle les gars s'il faut décaler à 6h ? Sans nom en face, la mesure n'a pas d'existence le jour J.

La différence entre les deux versions n'est pas une histoire de style. Un DUERP vague se lit en diagonale par l'inspection du travail, et il ne sert à rien à votre conducteur de travaux un mardi de vigilance orange. Un DUERP qui nomme les seuils, les quantités et les responsables fait les deux boulots à la fois.

Le réflexe qui coûte cher

Traiter la canicule comme un imprévu qu'on gérera « le jour où ça tombe ». Ce n'est pas un imprévu : ça revient tous les étés, c'est annoncé 48h à l'avance, et c'est exactement la définition d'un risque prévisible. Un risque prévisible non documenté, en cas d'accident, ça a un nom en droit du travail — et ce n'est pas « pas de chance ».

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L'angle mort

Et ceux qui bossent à l'intérieur ?

Réflexe fréquent : la chaleur, c'est le problème des gars dehors. Le gros œuvre, la façade, la toiture, le terrassement. Le second œuvre se sent hors sujet.

Sauf qu'un appartement en rénovation, fenêtres condamnées et ventilation coupée, monte plus haut qu'une rue à l'ombre. Des combles qu'on isole en juillet, c'est un four. Un local technique fermé sur un chantier, pareil. Le plaquiste et l'isolateur ne sont pas épargnés — ils sont juste invisibles depuis le trottoir. Si votre DUERP parle uniquement d'« exposition au soleil », il vient de laisser dehors la moitié de vos équipes.

Dernier point, souvent oublié parce qu'il ne concerne pas tout le monde : une salariée enceinte, un compagnon avec une pathologie chronique, un apprenti de 17 ans qui ne dira jamais qu'il ne tient plus. Le médecin du travail peut recommander des aménagements. Ces recommandations ne valent que si elles atterrissent dans le document — pas dans un mail perdu de mai dernier.